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Interview avec Shirin Yousefi

Mai - décembre 2018

Nous nous rencontrons sur une terrasse à Lausanne, il fait beau. C'est le mois de juin, le pire mois pour les artistes. Pour les curatrices aussi. Shirin sort son carnet. C'est le même qu'elle avait lors de la préparation de l'exposition Plattform18. Elle me montre les croquis préparatoires qui ont servi à élaborer la formes des pièces en gélatine. Elle se replonge dans ses notes. On se replonge ensemble dans le travail présenté à Langenthal. Aujourd'hui, c'est notre deuxième rendez-vous pour Linearity's Modulation, il est question de la recherche qui a mené au travail plastique, ce qui était le moins visible dans l'exposition et qui ne peut pas l'être sur les photos.

 

 

En janvier 2017, Shirin Yousefi présente F57, un ensemble de pièces composé de formes éphémères: gélatine, sons, odeurs, chewing-gums et cigarettes. L'installation s'inspire du Blue Whale Challenge, un jeu participatif en ligne destiné aux jeunes adolescent.e.s : 50 jours, 50 défis à réaliser sous l’œil d’un parrain ou d’une marraine. Avec sa progression en étapes, la présence d’un.e accompagnant.e initié.e, l’adresse aux jeunes ados, d’aucuns pourraient y voir une sorte de rituel de passage. Un nouveau rite auto-inventé remplaçant tatouages cérémoniels et retraites d’initiation. Sauf que, dans notre monde désenchanté, le dernier défi implique le suicide du ou de la participant.e et le rituel ne mène à rien de plus qu’à la mort. Dans la Kunsthalle de Langenthal, les pièces de Shirin sont installées dans plusieurs endroits, sur plusieurs étages. Leur présence est subtile et le lien qui les relie encore plus. Comme les adolescent.e.s du jeu, les pièces sont vouées à disparaitre. Fumées, mâchées ou évaporées, elles ne laissent derrière elles qu'un son, un témoignage dont l'importance est accentuée par l'absence du reste.

 

 

Shirin Yousefi : On m'a demandé ce qui va rester de tout ça... En réalité, aujourd'hui, je ne vois pas la nécessité de créer des objets qui restent. Je suis de moins en moins intéressée par les objets définitifs, fixes, qui attendent que le public les regarde. J'ai vraiment envie, à terme, de réussir à créer des choses qui ne soient pas figées, des situations. Ici, il faut préciser que la situation n'est pas forcément une performance car la performance aussi peut être figée. Ça peut vouloir dire plusieurs de choses, il y a plein d'exemples différents : comme Pierre Huygues qui intensifie la présence de ce qui est là, humain, animal, nature, Dominique Gonzalez-Foerster avec ses incarnations, des expositions comme To the Moon via the Beach/ Vers la lune en passant par la plage ou certaines propositions de l’exposition 14 Room, etc. Ces exemples utilisent des méthodes différentes, peu importe, ce qui les relient c'est qu'elles créent des situations qui prennent vie comme des ensembles organiques. Aujourd'hui, que ce soit dans le théâtre, l'art ou le cinéma, beaucoup de gens, je pense, ont cette envie de créer des situations. Je crois que c'est lié à la technologie contemporaine, au fait qu'avec les réseaux et les outils qui nous y relient au quotidien, on est en mouvement constant. Je suis à Genève mais je regarde le compte Instagram de quelqu'un en Iran, le contexte géo-politique, la langue, tout change tout le temps d'une seconde à l'autre, dans un même temps. Internet et la vie sont devenus une seule et même chose, donc la vie est devenue mouvante.

 

 

                                          gouttes

Un son étrange émane des ailerons de gélatine brute et odorante. Transformé, indéfi-

                                          virgules

nissable, il rappelle le chant des baleines. Comme lui, il semble venir de très loin, avoir traversé une immensité insaisissable pour nous parvenir déformé et inintelligible...

 

 

Shirin Yousefi : Juste avant de terminer le jeu, juste avant de se suicider, deux amies ont posté sur les réseaux un messages filmé dans lequel elles s'adressent à leur proches. J'appelle ces messages « testaments », même si ce n'en sont pas réellement. Elles y racontent qu'elles viennent de s'offrir un véritable festin dans un fast food, qu'elles ont mangé énormément et dépensé tout leur argent avant de partir. Je trouve ça intéressant parce que les baleines elles-mêmes, avant de se suicider, deviennent énormes. Il y a dans ce processus un côté proche de l'explosion physique. Ensuite, les filles s'adressent à leurs amis, leur reprochant de ne pas être venus, de ne pas les avoir prises au sérieux. Elles demandent aux gens de prendre soins de leurs proches qui restent, l'une de sa mère, l'autre de son petit frère. C'est la preuve, pour moi, qu'elles ne sont pas complètement paumées, elles ne sont pas seules au monde et elles se rendent compte de ce qu'elles font.

Les témoignages sont si confidentiels, si intimes, que je n'ai pas voulu les utiliser tels quels. D'ailleurs je n'aurais pas pu parce qu'il y a le problème de la langue. C'est une chose d'utiliser ce type de matériel brut mais c'est en une toute autre que de traduire un testament pour le rendre intelligible. Il y a là comme une nouvelle étape : cette chose qui était régionale et intime deviendrait non seulement publique mais aussi internationale. On m'a dit que j'avais la permission d'utiliser les vidéos mais comme il est pratiquement impossible de contacter ces familles détruites, je ne pouvais pas en être sûre. C'est aussi ça internet. J'aurais de toute façon produit quelque chose d'abstrait, mais si j'avais été certaine d'avoir l'autorisation de toutes les personnes encore en vie des deux familles, j'aurais peut-être conçu quelque chose avec plus de clés de lectures.  L'appropriation, ici, est une question de respect, pour les défuntes, pour les familles. J'ai donc décidé qu'on ne comprendrait pas du tout ce que ces filles disent. J'ai gardé le son d'origine mais j'ai ajouté un effet qui rappelle le chant des baleines. Les baleines, comme nous, sont des animaux sociaux et c'est à travers leurs chants qu'elles retrouvent et reconnaissent leurs congénères, c'est quelque chose de très intéressant pour moi.

Dans cette bande sonore, les seuls sons reconnaissables sont les rires et les silences, on ne comprend pas mais on sent que c'est quelque chose de vivant. Il faut s'imaginer au fond de l'océan ou dans l'obscurité, quand on ne voit rien, mais qu'on peut entendre. Même si on ne peut distinguer quoi que ce soit de précis, on sent une présence vivante. C'est ça qui était important à mes yeux, capturer ce dernier moment où elles étaient vivantes.

 

... Et puis, il y a la cigarette à fumer et le chewing-gum à mâcher. Dans cet ordre, il nous revient encore un souvenir d’adolescence, quand l’odeur du second devait effacer celle de la première. L'adolescence et l'interdit, (ne pas) trouver sa place. Alors déjà, l’acte se faisait en cachette, dans le cercle restreint des jeunes, impénétrable si ce n’est par la rumeur qui dé-subtilise tous les gestes, les rapports, les idées, les transgressions.

 

Shirin Yousefi : J'ai découvert le jeu du Blue Whale Challenge sur internet où j'ai eu l'occasion de discuter avec des ados qui y ont pris part. C'est très dur d'entrer dans leur réalité, c'est une sphère extrêmement fermée, remplie de fantasmes, de construction de soi, de repères à trouver, etc. C'est en parlant avec ces adolescents que j'ai trouvé le témoignage des deux jeunes filles qui ont mis fin à leur vie. Quand on regarde ces films, au début, c'est assez choquant mais au bout d'un moment, ça dépasse ce côté choquant. Parmi les jeunes qui commencent le jeu, certains veulent ensuite arrêter mais il est très difficile de quitter la partie. Souvent, les ados sont devenu très proches de leur parrain ou marraine. Ils se sont confiés à eux, ils ont créé des liens forts. Les parrains et marraines savent beaucoup de choses sur la vie des ados qu'ils accompagnent et les jeunes qui veulent arrêter se font énormément harceler.

 

Sur internet, il est possible de trouver des informations concernant le Blue Whale Challenge. Il y a une page Wikipédia et quelques articles mais le jeu en lui même est censuré. Incapables de brider une jeu qui se déroule en temps réel, les fournisseurs d'accès, les navigateurs et les gouvernements en censurent les productions : les témoignages, les preuves des défis, les recherches de parrains et marraines. Ailleurs, en parallèle, sur un autre réseau,  le jeu poursuit son cours :

 

« Ecris [un mot] sur ta main »,

« Parle avec une baleine »,

« Scarifie une baleine sur ton bras »,

 

Dépassant son objet de recherche initial, la proposition de Shirin Yousefi évoque également les frontières géoculturelles – les pays où le jeu fait des mort.e.s, ceux où il est interdit et ceux où il n’est d’aucun attrait.

 

Shirin Yousefi : Né en Russie sur un réseau social de type Facebook, le jeu s'est déplacé sur le deep web quand les autorités ont décidé de bloquer le compte des joueurs. Aujourd'hui, il a encore beaucoup de succès en Russie mais aussi en Chine, au Japon, en Iran et en Turquie. Pourquoi ces pays là et pas d'autres ? Est-ce dû à la capacité de la police à faire disparaitre les traces du jeu ? Est-ce grâce à la capacité des hackers à le faire remonter ? Est-ce lié à la situation politico-économique ? Ou aux réseaux en eux-mêmes : FB vs VKontakte, Wattsap vs Telegram ? Peut-être simplement que là où le web est censuré, les gens sont plus habitués à utiliser des réseaux alternatifs.

À travers un ami, j'ai eu accès au deep web iranien et plus j'avançais dans la recherche, plus je me suis intéressée à ce réseau souterrain en lui même. Je suis d'une génération qui a vu la transition entre un monde sans internet et un monde avec internet. Je me rappelle des vieux modems qui faisaient du bruits, impossible de se lever au milieu de la nuit pour aller sur internet, toute la maison aurait été réveillée. Déjà à ce moment là, dans mon pays, internet était censuré. L'outil qui avait été conçu pour être le plus libre et le moins maitrisable était censuré ! C'est ce qui explique l'existence et l'importance du deep web en Iran : c'est libre et accessible. La censure dont je parle n'est pas une censure totale, ni permanente mais Youtube, Facebook, ce genre de plateformes sont souvent censurés temporairement au gré des événements politiques. Tu ne peux jamais savoir, des fois ça lâche. Du coup, il y a énormément de PI - VPN, Proxy etc, - des systèmes de protection assurant l'anonymat et permettant de détourner la censure. C'est un cycle sans fin, les uns créent les blocages, les PI trouvent des solutions, ils en créent de nouveaux, etc. Censurer le web n'a rien de facile et ça amène une foule d'autres questions : qu'est-ce qui fait qu'une chose est interdite au point de devoir trouver sa place dans  le deep web ? Qui interdit les choses ? Et techniquement comment ça se passe ? Comment font les gens pour accéder au deep web ? Quelles sont les aptitudes techniques nécessaires ? Qu'est-ce qui les a amenés là et qu'est-ce qu'ils y font ? Ces interrogations ne trouvent pas réponse facilement, mais j'ai l'impression qu'à travers cette étude, on peut entrevoir ce vers quoi nous nous dirigeons.

 

 

À côté de nous, il y a un enterrement de vie de garçon. Ils font plus de bruit que nous. Ils sont à des kilomètres de la réalité que nous évoquons. Je me dis que c'est ça aussi l'ubiquité dont Shirin parlait au début, celle qui crée la vie en mouvement.

 

 

Artiste = Storyteller.

Je raconte des histoires. J'entends des histoires. Je les répète. Je ne cherche pas à savoir si elles sont vraies à la base. Je les répète peut être différemment. Intervertir des noms : Armleder devient Kippenberger. Damian se confond avec Diego. Aucune raison. Aucune putain de raison... mais ce n'est pas le sujet. Je re-raconte des histoires. Peut importe qu'elles soient inexactes. Je me les approprie. Pas de citation, pas d'origine, des fois oui, souvent non. Le jeux de l'itérabilité poussé à son paroxysme. Ça parle du tri inconscient de l'information qui se fait dans ma tête. Qu'est-ce qui change d'une histoire à l'autre. Qu'est-ce que je retiens ? Pourquoi je la raconte ? Dans quelles circonstances ? À qui ?

 

 

Shirin Yousefi : Quand tu travailles avec des matériaux pris sur internet, les ressources que tu utilises sont immédiatement dépassées. Dès l'instant où un élément est extirpé du mouvement perpétuel du réseau, il est, en quelque sorte, instantanément périmé. Il est déjà fait, déjà vu, complet, ça te force à te l'approprier. Tu n'as pas d'autre choix, il n'y a pas d'originalité, il n'y pas de vrai réalité non plus. Pendant le jury de Plattform18, on m'a demandé quelle était la portion de réalité et quelle était la portion de fiction dans le fait divers que je racontais. J'ai préféré répondre en donnant à cette personne des sources et des liens pour qu'elle aille se renseigner elle-même. Je trouve ça bien plus intéressant. Tout évolue si vite, quoi que je lui aurais raconté, ça aurait été inexacte. Et puis, il y aussi le filtre de chacun. Sur internet, il y a énormément de choses que je reconnais comme étant des fake mais dans bien des cas, je tombe aussi dans le piège. Ce n'était pas à moi de dire à cette personnes quels éléments étaient crédibles ou non.

 

Les histoires sont mutagènes et multi-compatibles, jamais vraies, sauf parfois, par erreur ou par chance. Emberlifications, itinéraires de pensée et surplus d'abondance permettent à la pensée de se libérer, de se dérober au cadre stricte de la compréhension. Il faut parfois savoir se perdre pour trouver l'introuvable sinon n'importe qui trouverait l'introuvable

 

 

Shirin Yousefi : Ça peut être difficile pour une artiste comme moi, qui récupère des faits divers sur internet, de savoir comment se positionner par rapport au récit original. Quel degré de fidélité ? Jusqu'où aller dans la fiction ? Si je n'y vais pas, il n'y a aucun intérêt ni pour moi, ni pour le témoin de mon travail. Parfois, je me sens vraiment perdue mais je pense que ce n'est pas seulement mon problème, c'est celui de beaucoup d'artistes. La solution que j'ai trouvée pour le moment passe par la matérialité: apporter la distance, les nuances, jouer avec les degrés grâce au médium et aux matériaux.

 

 

Shirin s'intéresse à la façon dont ce qui se passe en ligne induit des comportements et produit des situations dans le monde physique. La façon dont les deux réalités s’entremêlent non pas d'un point de vue strictement technologique mais social et politique...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Shirin Yousefi : Ma relation à internet tient à la fois de la dépendance et de l'évidence, ça n'a rien de volontaire, je ne me pose pas vraiment la question. Le Blue Whale Challenge est un bon exemple de l'espace qu'internet pourrait occupe dans mon travail. Je ne pars pas d'internet pour produire des choses. La première étape est souvent lié à un événement de l'actualité. L'événement devient l'objet de départ ensuite, internet entre en compte simplement parce qu'il fait entièrement partie de notre réalité, comme un outil.

J'ai parlé de mon désintérêt pour les objets figés, il en va de même pour l'archivage de mon travail. Si un jour je devais faire une performance, je ne prévoirait pas forcément d'archivage spécifique. Pour cela, je fais confiance à internet et à la participation constante du public qui archive, publie et diffuse instantanément les événements publics dont il est témoin. Aujourd'hui, tout est, en quelque sorte, documenté au travers des réseaux sociaux.

 

Instagram ou Contemporary Art Daily, aujourd'hui on pense souvent avoir vu l'exposition quand on en a vu les images. Le projet de Langenthal était impossible à expérimenter au travers d'internet, impossible à documenter réellement. Il y avait l'odeur mais aussi la disparition des objets, le son qui se fait petit à petit plus fort, etc.