Farenheit 451, écrit par Ray Bradburry au début des années 1950, à l'aube de l'ère télévisuelle, retrace l'aventure d'un certain Montag qu'on paie pour brûler des livres. Comme ses amies, la femme de Montag est captivée par les transmissions étranges, décousues mais toujours fascinantes projetées sur
LE TÉLÉVISEUR géant du mur du salon. Engourdie par leurs effets narcotiques, Mildred et la majorité de la population sont trop distraits pour remarquer l'imminence d'un holocauste nucléair. «Ma femme dit que les livres n'ont pas de ’réalité’», dit le brûleur de livres à Faber, ancien professeur d'anglais qui le convertit peu à peu en conservateur d'ouvrages. Faber répond: «Dieu merci. Vous pouvez les refermer et dire: «une minute de répit.» (...) Mais qui s'est jamais arraché aux griffes qui l'enserraient, après avoir déclenché le téléviseur d'un salon? (...) Vous voilà plongé dans un milieu aussi réel que le monde. Il devient, il est la vérité. Vous pouvez vous attaquer aux livres avec votre raison. Mais avec toutes mes connaissances et mon scepticisme je n'ai jamais été capable de discuter avec (...) ces incroyables écrans.»

Frank Rose, Buzz, Sonatine, 2012

Mais déjà LE PHONOGRAPHE devient de plus en plus populaire et Sousa ne le voit pas d'un bon oeil: «quand j'étais enfant (...), devant chaque maison, les soirs d'été, vous trouviez de jeunes gens qui chantaient à l'unisson les airs du moment ou de plus anciens. Aujourd'hui, vous entendez jour et nuit ces machines infernales. Nous allons en perdre nos cordes vocales. L'évolution en aura raison, comme elle a eu raison des queues que nous avons héritées des singes.»

Plus personne ne se rappelle le monde que décrit Sousa – un monde d'avant le phonographe, d'avant les films, la radio et la télé. Un monde où tout le monde chante. Les photographies sépia et le verbiage vieillot donnent quelques indices de son existence. Mais peut-être que nous n'avons pas besoin de nous souvenir. Nous pouvons le recréer.

Frank Rose, Buzz, Sonatine, 2012

Without a concrete effort to raise the level of debate, we just loop over & over through the same fetishizations and reifications, while the real business of the world continues unexamined.

Those who cannot understand technology are doomed to be consumed by it. (...) technology is political. Everything is political. If you cannot perceive the politics, the politics will be done to you.

James Bridle, "The New Aesthetic and it's Politics", in Omar Kholeif, You Are Here, Art After the Internet, Home, 2017

Le chercheur en humanités numériques est capable de penser selon deux voies parallèles à la fois: ce qui doit s'afficher à l'écran et les types de code exécutable qui sont nécéssaires pour l'obtenir. Cela met une pression subtile sur le processus d'écriture, qui agit à son tour sur le codage. De la même manière que David Lioyd avait suprimé la coordination et la subordination, bon nombre d'auteurs qui passent de la publication imprimée à la publication numérique remarquent que leur style se transforme.

Katherine Hayles, Lire et penser en milieux numériques, 2016

C'ÉTAIT              AVANT

MIEUX

VIEUX

Avant que débarque la télévision, LE CINÉMA nous menaçait déjà des mêmes dangers. Dans Le meilleur des mondes d'Aldous Huxley, publié cinq ans après les premiers films parlants, John le sauvage est invité au «cinéma sentant». Là, en visionnant ce «super film 100% chantant, avec sonorisation synchronisée, en couleur, stéréoscopique, et sentant», il est révolté par cette sensation de lèvres fantômes qui caressent les siennes au moment où les acteurs s'embrassent. «Puis soudain, éblouissantes et paraissant incomparablement plus fortes qu'elles ne l'auraient été en chair et en os, bien plus réelles que la réalité, voilà que parurent les images stéréoscopiques d'un nègre gigantesque et d'une jeune femme brachycéphale bêta plus aux cheveux dorés, serrés dans les bras l'un de l'autre. Le sauvage sursauta. Cette sensation sur ses lèvres!» Trop réel. Un réel dangereux, immersif, plus vrai que nature, selon Huxley. Mieux vaut se prélasser avec un bon livre.

Frank Rose, Buzz, Sonatine, 2012

In ancient astronomy, star constellations were imagined by projecting animal shapes into the skies. After cosmic rhythms and trajectories had been recorded on clay tablets, patterns of movement started to emerge. As additional points of orientation, some star groups were likened to animals and heavenly beings. However, progress in astronomy and mathematics happened not because people kept believing there were animals or gods in space, but on the contrary, because they accepted that constellations were expressions of a physical logic. The patterns were projections, not reality. While today statisticians and other experts routinely acknowledge that their findings are mostly probabilistic projections, policymakers of all sorts conveniently ignore this message. In practice you become coextensive with the data-constellation you project. Social scores of all different kinds—credit scores, academic scores, threat scores—as well as commercial and military pattern-of-life observations, impact the real lives of real people, both reformatting and radicalizing social hierarchies by ranking, filtering, and classifying.

Hito Steyerl, Duty Free Art, 2017

À l'époque, LES FEUILLETONS sont pourtant controversés. La bonne société commence à peine à lire des romans et, pour les commentateurs des classes supérieures, les feuilletons vont trop loin. Pour nous, Dickens est un maître de la littérature, l'icône d'une culture aujourd'hui menacée. À l'époque, il représente une menace naissante. La célébration des traditions qu'on retrouve dans les tableaux de paysages ruraux de John Constable, Dickens n'en a que faire. Sa préoccupation pour les effets néfastes de l'industrialisation va de pair avec le feuilleton lui-même – un produit de manufacture de masse, par conséquent très suspect.

Pire, le format paraît par trop captivant. En 1845, un aristocrate de la North British Review  le décrit comme une alternative malsaine à la conversation ou à des jeux comme le cricket et le backgammon. Devançant Huxley et Bradburry d'un siècle, il peste contre l'effet démultipliant du feuilleton sur les pouvoirs déjà hallucinatoires du roman: «la forme de publication des travaux de Mr. Dickens doit s'accompagner de conséquences néfastes. La lecture d'un roman n'est plus aujourd'hui l'entreprise qu'elle était autrefois, une chose à faire occasionnellement durant des vacances et presque de manière furtive.»

Frank Rose, Buzz, Sonatine, 2012

There is a risk of reducing it to an experience of the loss of control and depreciation of quality – not all too different, one might say (at risk of overstatement), as the oft-lamented loss of quality effected, in the eyes of medieval  scribes, by printing books instead of laboring over illustrated manuscripts. In comparison with well-established practice, new cultural processes almost always look worse, basically because they tend to do away with features optimised in the course of the older practice (mediation on a text while copying it by hand, fro instance), as well as to introduce new ones (such as allowing laypersons to read the Bible), that appear problematic in light of established provisos. But in the long run, these features precisely are constitutive of greater complexity and hence also of the potential for a civilisational surge.

Felix, Stalder, We are all Bruno!, 2017