Yoan Mudry (1990) a présenté, début 2017, un projet appelé Loops qui se développait dans trois expositions sur une temporalité élargie – 6 mois, et dans trois types d'espaces différents à Genève – la Salle Crosnier, le Commun et la galerie Art Bärtschi. Sans définir qu’il s’agisse d’une exposition en trois parties ou de trois expositions liées, ce projet remet en question l'idée classique de l’exposition en tant qu’étape finale et des oeuvres comme objets autonomes. De plus, comme une majorité des réalisations précédentes de Yoan Mudry, ce projet adressait directement la question de la linéarité de la pensée, de la simultanéité, de multiples réalités et de la construction d’un discours créateur de sens.

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Roxane Bovet :: Au début de cette année, tu as présenté le projet Loops à Genève (LOOPS, salle Crosnier, Genève, 26.01–25.02; Held Together With Water, le Commun, Genève, 4.02–11.03; The Future Is Wild, Art Bärtschi, Genève, 23.03–13.05.2017). Trois espaces d'exposition, une publication qui se transforme, une performance en plusieurs actes... Dans la publication, tu expliques le projet, tu parles de pièces qui circulent d’une exposition à l’autre, se recyclent, évoluent, changent de statut. Ce projet faisait très distinctement ressortir le côté «non définitif» des pièces et des expositions. Le «Loop», l'idée de boucle, y était un point central plutôt qu'un point de départ, un état ou un lieu par lequel on repassait tout le temps. Tu as choisi l'image de la boucle pour illustrer ce mouvement et cette logique. Pourquoi la boucle comme figure conceptuelle?

 

Yoan Mudry :: La boucle est une figure, une architecture de pensée, un mode de création récurrent. Je sais que toi tu t’en rappelles, mais probablement pas celle ou celui qui lit cet échange. Un soir, nous regardions un épisode de Westworld en VO sous-titré français. Nous avons brièvement arrêté l’épisode après que le mot «loop» en anglais ne soit traduit par «scénario». Le lendemain matin autour d’un café, nous discutions de cette traduction. C’était quelques semaines avant que je n’envisage le projet Loops. Ce projet est né en réaction à une situation donnée qui me paraissait absurde: le fait d’enchainer trois expositions dans un espace-temps spécialement court et géographiquement proche. Cela me paraissait absurde, notamment en regard de cet impératif de «fraîcheur» que l’on demande aux jeunes artistes aujourd’hui. J’avais donc un problème, car montrer trois fois de suite les mêmes pièces, dans la même ville, ne correspond pas tout à fait à ce qui est attendu d’un artiste. À moins que celui-ci ne travaille sur le scénario, n’envisage une boucle qui lui permettra de le faire, c’était mon intuition de départ, et une manière de prendre cet impératif à revers.

RB :: Oui, je me rappelle bien de cette idée de base. Les impératifs extérieurs t'ont donc amené à concevoir le projet de cette manière. Mais tu aurais aussi pu inclure des pièces plus anciennes ou séparer les différentes productions d'une manière plus classique: les peintures pour la galerie, les chaussures et la perfo à la Salle Crosnier et les posters au Commun. Ça aurait donné trois expositions séparées. Au lieu de cela, et c'est ce qui rend ce projet vraiment intéressant selon moi, tu as choisi de créer une autre structure. Une structure qui à la fois relie les trois expositions et devient un projet en soi. Quel était ton intérêt principal en faisant cela? Était-ce un intérêt pour les structures à proprement parler? Était-ce une décision plus curatoriale, une volonté de remettre en question les formats d'exposition? Ou un intérêt pour de nouveaux types de narration?

 

YM :: C’est un intérêt pour les trois à la fois. En fait l’idée n’était pas d’envisager trois expositions, mais une seule. Ça m’a notamment permis de prendre plus de libertés, dans le sens où les expositions, les pièces n’avaient plus besoin d’être «finies». Cela m’a permis de ne pas envisager l’expo comme une fin en soi, mais simplement comme un «temps». Une œuvre prend, pour ainsi dire, vie dans le temps et non uniquement dans l’espace, on évite ainsi cette question du «cimetière d’œuvres». Le fait, par exemple, d’avoir «désactivé» les robots-chaussures dans la dernière expo qui se déroulait dans une galerie était pour moi une manière de laisser un indice quant à cette intention. Mon intérêt pour les techniques de communication (storytelling, marketing, etc) est venu se greffer à cette réflexion quant à la manière dont je devais présenter et enchaîner les expositions.

 

 

 

 

Domenico Quaranta: What's important is not the piece in there, but the idea out there. This idea does not manifest itself as a single object, but is most effectively exemplified by the digital image. It is free, it travels, it gathers metadata along the way, it can be appropriated, used, abused, perused, and further developed. It can show up in different contexts. It's ephemeral, but it can survive.

 

 

 

RB :: Cette année, j'ai aussi souvent pensé à ces notions de «temps-espace» en relation à l'exposition. Notamment en travaillant sur l'exposition Held Together With Water (différents lieux, online & AFK, jan.-mars 2017) ou sur l'exposition en ligne pour le Museum of Post Digital Cultures (postdigitalcultures.ch, mai-aout 2017). Je crois que la manière dont nous avons tous les deux mis en pratique cette idée témoigne des nombreuses transformations survenues dans nos manières de penser. Des changements que je lie à l'omniprésence des technologies numériques. Quand tu es sur internet, que ce soit sur l'écran de ton ordinateur ou sur celui du smartphone que toi tu n'as pas, tes déplacements se font dans un cadre temporel plus que physique, en un sens, la durée remplace la spatialité. Je crois que ça va transformer beaucoup de choses à l'avenir. Notamment notre manière d'articuler des idées, des objets, des concepts et de concevoir des structures. Qu'est-ce que tu en penses?

 

YM :: Je pense que tu as raison pour ce qui est des transformations. Cependant, je ne pense pas que le mot remplacer soit le plus approprié. Je pense effectivement qu’il y a là un changement d’habitudes, mais les espaces et les temps sont indissociables. Je pense que ce qui change fondamentalement c’est notre rapport à la réalité, aux différentes réalités. La structure du monde et notre manière de l’appréhender se sont complexifiées (mais pas tant que ça…) parce qu’on y a ajouté des couches de réalité en «profondeur». On y a ajouté des temporalités et des espaces.

 

RB :: Tu as raison, ce n'est pas un remplacement, ce serait plutôt une évolution en profondeur. En tout cas, rien à voir avec une révolution. Tu parles de la complexification de la réalité, je crois qu'elle nous complexifie aussi en tant qu'individus, qu'elle nous rajoute des couches à nous aussi. Les natifs numériques ne s’envisagent plus autrement que multiples. Non seulement ils démultiplient les subjectivités mais ils ne les envisagent plus au sein d’un système d’opposition binaire (artiste ou curateur, homme ou femme, privé ou public, galerie ou offspace), ni d’imbrication à la manière des poupées russes (famille –> MUDRY, dans la commune –> LAUSANNOIS, dans le canton –> VAUDOIS, dans le pays –> SUISSE, etc). On devient trois, quatre, dix ou plus et surtout à la fois.

Dans le texte que j'ai écrit pour Loops, j'enchainais avec une série de questions: «Comment alors raconter des histoires à ces gens? Qu’est-ce qui se passe dans leur tête? Comment est-ce qu’ils s’ennuient, et est-ce qu’ils tournent en rond? Est-ce que le terme «cercles de discussion» est encore d’actualité? Ou serait-ce des ellipses (parce que les ellipses ont plusieurs centres)? Ou alors des mille-feuilles de discussion, comme plein de cercles les uns sur les autres?» Sans y répondre vraiment, ça t'inspire quelque chose?

 

YM :: Pour ce qui est de «comment raconter des histoires», je pense qu'un bon point de départ est de s'intéresser aux techniques employées dans le marketing. Comment se construit une histoire autour d'une marque par exemple... Mais ce n'est qu'un des multiples points d'entrée... Pour ce qui est de la forme de nos discussions et échanges, j'aime bien la métaphore du fil de la rivière. Tu peux suivre son fil, comme sur Facebook, ce n'est jamais exactement la même particule d'eau que tu vois, mais c'est toujours de l'eau. Je pense que nous discutons avec internet par flux de discussions. Ce n'est pas vraiment un mille feuille, parce que souvent des bribes plus anciennes du flux remontent le fil.

 

RB :: C'est intéressant, tu portes un réflexion assez poussée sur les transformations sociales, économiques ou relationnelles provoquées par internet, tes conclusions ou tes découvertes se retrouvent toujours dans ton travail. Et pourtant, chez les gens que je connais, tu es l'une des personnes de notre génération qui fréquente le moins les réseaux sociaux, tu n'as même pas de smartphone. :-) Est-ce que tu as un autre accès à cette technologie, est-ce que tu fréquentes d'autres types de réseaux online? En gros, comment et pour quoi utilises-tu internet?

 

YM :: C'est vrai, je n'ai ni smartphone, ni compte de réseaux sociaux. Par contre, je les fréquente et les côtoie régulièrement. Tu as un smartphone que tu me prêtes quand nous sommes en déplacement (-: et j'ai accès au Facebook de Zabriskie Point. Mais je fréquente effectivement beaucoup plus d'autres types de réseaux sociaux, en particulier 4chan et aussi, depuis peu, des forums sur le darknet. Je n'y interagis pas, mais il y a des lectures et des images intéressantes. Quasiment toute ma pratique commence sur internet. C'est le premier lieu où je cherche des images par exemple, des points de vue, des références. J'essaie de ne pas tomber dans un regard trop subjectif, dans un rapport de croyance, mais d'envisager cet espace comme une immense source, neutre de par sa taille, et dans laquelle je peux librement puiser des éléments qui par la suite me seront utiles. En fait j'envisage internet comme un outil. Après, si je n'ai pas envie d'utiliser un smartphone ou de m'inscrire sur un réseau social à mon nom, c'est parce que ces outils me font peur et sont produits par des firmes que j’aimerais pouvoir, à terme, complètement bannir de ma vie.

RB :: C'est peut-être simplement dû à la série Westworld mais c'est intéressant que tu mettes en relation les notions de «boucle» et de «scénario». Jusque-là nous avons parlé de boucles mais l'idée de scénario en tant que narration construite, c'est quelque chose sur quoi tu as travaillé, et sur quoi nous nous avons travaillé ensemble. Tu vois une relation ou une suite logique entre ces idées, ces projets?

 

YM :: Oui, je pense que notre vidéo A mimic Battle était, en quelque sorte, les prémices de ce projet. Elle présentait cette idée selon laquelle nous vivons dans des boucles narratives qui nous enferment, mais nous construisent également… Nous sommes piégés par la répétition de ces boucles et, en même temps, si cette répétition n’existait pas, alors nous aurions du mal à construire notre identité. Ce qui m’intéresse c’est que ces boucles, ces scénarios qui se répètent sont des constructions et que derrière chaque construction il y a une intention, un schéma identifiable.

 

RB :: C'est juste. Dans cette vidéo, on a analysé les techniques de storytelling. On a examiné les structures et les méthodes utilisées dans la communication contemporaine. On les a ensuite accentuées, poussées à l'excès dans l'idée de les révéler. La vidéo consiste en un discours récité par une voix off dans un auditoire de l'Université de Stanford. Nous avons écrit le discours de manière à ce qu'il soit entièrement vide de sens tout en restant hyper convainquant et dynamisant. Le speech était d'ailleurs une boucle sans début ni fin. Il ne voulait plus rien dire, même si chaque phrase en elle-même était compréhensible et s'enchaînait logiquement avec la suivante.

Déconstruire des systèmes pour en révéler l'incohérence ou pour (dé)montrer les effets qu'ils ont sur nous, c'est quelque chose que tu pratiques depuis le début. Tu crois que c'est notre rôle de révéler les choses?

 

YM :: Oui. Je pense que c’est notre rôle. En tout cas, au travers de ma pratique, j’essaie de tendre à cela. Et je ne crois pas que proposer des «alternatives aux systèmes» soit vraiment une démarche utile. Ce que je veux dire par là, c’est que les pratiques artistiques s’inscrivent elles-mêmes dans un/des système/s qu’elles légitiment par le simple fait d’en faire partie. Pour nous inscrire dans ce(s) système(s) artistique(s) sans le(s) remettre en question (action que je pense vaine de l'intérieur) nous n’avons d’autres choix que d'être romantiques (l’artiste génie) ou pragmatiques (l’artiste chercheur)

Refusant d'être romantique, je pense donc que notre rôle est de révéler les choses.

 

RB :: Ce que tu offres, c'est une possibilité de navigation dans les flux et les boucles. Ce qui m'intéresse dans cette position, c'est qu'elle responsabilise les gens par rapport à tout ce qui se passe. Et là, j'utilise le terme «responsable» dans son double sens; premièrement dans le sens «dés-infantilisant», qui va contre le maternage abrutissant que l'on subit en permanence; et de l'autre, dans le sens de «prendre ses responsabilité», reconnaître sa part de culpabilité. La responsabilité comprise dans ce double sens est, à mon avis, une condition essentielle à l'autonomie. Je crois qu'un changement fondamental –et là je ne parle pas de suivre un nouveau leader qu'il soit politique ou révolutionnaire– qu'un vrai changement donc, ne pourra se produire sans être précédé de cette responsabilisation individuelle.

YM :: Oui, et cela va en fait dans le sens du spectateur émancipé de Rancière et de la mort de l’auteur de Barthes. Ma réflexion et mon positionnement ont beaucoup été influencés par le fait que le spectateur et l'auteur se confondent, dans le sens où une œuvre ne devient une œuvre qu'au moment de sa rencontre avec un public. Tout en admettant l'idée qu'on ne peut pas totalement maîtriser ce que cette rencontre engendre en termes de sens –quelle sera la lecture d'une œuvre par exemple– on peut néanmoins tenter de plonger le spectateur dans un état où il devient responsable de sa lecture. C'est du moins ce que j'essaie de faire, parfois en démultipliant les couches d'interprétation. Et je suis tout à fait d'accord avec toi, chacun à son niveau est coupable, et du coup aussi potentiellement capable...

RB :: Par rapport à cette idée de boucle comme figure conceptuelle – comme la forme que tu as choisie pour révéler/illustrer les idées sur lesquelles tu travailles – tu dis que la boucle est une architecture de pensée, un mode de création récurrent. Qu'est-ce que tu entends par là concrètement?

 

YM :: Ta question me fait penser à cette histoire de fourmis dans Demain les chiens dont tu m’as parlé souvent et que j’ai fini par lire… Que se passe-t-il lorsque l’on casse une boucle, un cycle? Les fourmis sortent de leur train-train quotidien et finissent par dominer le monde… Non, plus concrètement, il y a plein d’exemples. Quand quelqu’un copie quelque chose, un geste, un mot, répète une phrase, alors il forme une boucle. Non pas un cercle, mais une boucle parce qu’il s’approprie quelque chose qui lui est préexistant et que, quoi qu’il fasse, il le modifie, en change le contexte. C’est comme ça que le travail de Richard Prince se justifie… C’est aussi comme ça que notre société se construit. Et ça n’est pas moi qui l’invente, même Steve Jobs l’avoue en citant Picasso: un bon artiste, copie, un grand artiste, vole.

RB ::

YM ::

RB :: Prince nous amène à un autre point de ta pratique qui est définitivement lié à la boucle: la copie et l'appropriation. Pourquoi Prince s'approprie des photos d'Instagram ou de photographes moins connus? Pourquoi Huygues refilme Hitchcock? Pourquoi Parreno refait une chaîne de montage? Pourquoi Verena Dengler s'approprie des mèmes? Finalement, selon toi, pourquoi/comment la copie, la reproduction, l'appropriation, la reconstitution?

 

YM :: Je pense que la copie, l'appropriation, est inhérente à la condition humaine. Les premières cellules qui forment un organisme se divisent en cellules identiques, elles se reproduisent. Plus tard, nous apprenons à parler en intégrant et reproduisant le langage de celles et ceux qui nous élèvent, etc. Il me semble que l'humanité entière se construit par copie, par reproduction, je crois qu'on n'y échappe pas... Du coup, la question serait plutôt: quel est le moment où ces copies deviennent intéressantes? Je pense que c'est quand il y a une déformation, voulue ou non, qui ouvre un nouvel axe de lecture. Quand la copie, l'appropriation, nous permet d'appréhender l'original sous un autre angle, avec un point de vue légèrement décalé. Par exemple, quand Parreno re-coupe un match de foot, il déplace le point de vue et nous interroge ainsi sur notre manière de regarder, d'appréhender et de comprendre les images. Cela me fait aussi penser à une peinture de Damien Hirst, que Mathieu Copeland n'arrêtait pas de me montrer quand il était mon tuteur en master. (je n'en peux toujours plus de cette peinture) Il s'agit d'une copie des personnages de Cléo et Chico faite spécialement pour un restaurant spécialisé dans le bœuf et le poulet à Londres. J'ai fini par comprendre où Mathieu voulait en venir avec ça. Il voulait me montrer que la copie, l'appropriation, pouvait aussi devenir intéressante et révéler son potentiel selon le contexte dans lequel elle était placée. Finalement c'est devenu fondamental dans ma pratique.

RB :: BLEU

 

YM :: Le ciel, l'eau, les dauphins

La vierge, les flics, le sang des nobles

L’ONU, l'Europe, les casques bleus

Facebook, Twitter, Instagram

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

RB :: Qu'est-ce que ça veut dire d'avoir une logique de la globalité? Ce n’est pas la même chose que la mondialisation, ni que la globalisation?

 

RB :: Brian Droitcour in Society of out of Control speaks about Trecartin's movies, and especially the color blue in Roamie View (History Enhancement). He says:

Blue represent water, a substance that enable vessels to be transported from one place to another; a substance that takes the shape of the vessels that it is in. Blue represents the values of fluidity & adaptability; it's in the branding of Chase and Citybank and it's the new spirit of capitalism.

 

«Il reste aujourd’hui à inventer des modes de pensées et des pratiques artistiques novatrices qui seraient directement informées par l'Afrique, l'Amérique du Sud ou l'Asie, dont les paramètres intégreraient les modes de penser et de faire au Nunavut, à Lagos ou en Bulgarie. La tradition africaine n'a plus à influencer de nouveaux Dadaïstes dans un futur Zürich, ni l'estampe japonaise à inspirer les Manets de demain. Les artistes (...) ont aujourd’hui pour tâche d’envisager ce que serait la première culture véritablement mondiale. Mais un paradoxe s'attache à cette mission historique, qui devra s'effectuer contre cette mise au pas politique que l'on nomme «globalisation», et non dans son sillage afin que cette culture émergente puisse naître des différences et des singularités, au lieu de s'aligner sur la standardisation en cours, il lui faudra développer un imaginaire spécifique, et recourir à une toute autre logique que celle qui préside à la globalisation capitaliste.»

Nicolas Bourriaud, Radicant: pour une esthétique de la globalisation, Denoël, 2009

 

>> Penser Global

RB :: Tu utilises aussi beaucoup internet pour les tutoriels et les sites de DIY. Est-ce qu'online tu participes activement à cet échange de savoirs – par exemple en mettant en ligne des choses utiles pour d'autres ou en participant à des forums? Et si non, est-ce qu'un jour tu t'imagines le faire?

 

YM :: Pour être honnête non, je ne suis pas un contributeur idéal. Par contre j'ai un projet qui me trotte dans la tête de manière récurrente et qui est un à côté de ma pratique. J'ai régulièrement envie de me mettre à faire de la traduction, au sens littéral du terme. Il y a plusieurs livres qui ne sont par exemple pas disponibles en français et que j'envisage sérieusement de traduire et de mettre en ligne... Ça viendra...

RB ::  Internet est une source et un outil pour toi, est-ce que tu pourrais aussi l'envisager comme un medium ou un espace d'expo pour ta propre pratique ? J'entends, est-ce que tu imagines faire un projet qui ne serait visible/disponible que virtuellement?

 

YM :: Bien sûr, je l'envisage. Pour l'instant ça n'a pas encore vraiment raisonné avec mes intentions, ni collé avec un projet spécifique, mais je l'envisage tout autant que j'envisage de faire un film, une pièce de théâtre, de la musique, etc...

RB :: Comme moi, tu as quand même connu le monde sans internet, même si ce n'était pas long. Est-ce que pour toi il y a internet et la vraie vie, la vraie vie et internet à côté ou est-ce que pour toi c'est un tout? Est-ce que tu as une vie online et une autre IRL/AFK?

 

YM :: Pour moi c'est un tout. Je n'ai pas une vie aux vernissages, une vie à l'atelier, une vie à la maison, une vie dans les livres, une vie sur internet... Je n'ai qu'une vie, qu'une seule personnalité (quoique) qui se déploie et évolue dans différents milieux et médiums.

RB :: Capable aussi, c'est sûr! Mais je crois que nous ne sommes pas tous égaux face à cela. Si nous en sommes tous capables fondamentalement, avoir une vision critique ou être capable de «décoder» des images ou des discours, c'est quelque chose qui s'apprend, qui demande de la pratique, et un minimum d'effort aussi. Ici ça me fait penser à tes prochaines peintures. C'est trop tôt pour en parler?

RB :: Pour ce que j'en sais, tu as essayé d'intégrer différents types de spectateurs en démultipliant les types de sources dans tes images construites: des cartoons old school aux anecdotes genevoises, des références à l'histoire de l'art aux stars de la pop, etc. Tu démultiplies les adresses pour que tout le monde ait un point d'entrée... et ensuite? Le spectateur en fait ce qu'il veut? Qu'est-ce que tu attends de lui?

YM :: Non, ce n'est pas trop tôt. Je travaille actuellement à une série de peintures dans laquelle chaque image peinte n'est pas un collage mais provient d'une seule source. Il s'agit de retravailler des couvertures de livres, qui sont des livres «utiles» à la compréhension de ma «pratique de l'image», et de les transformer en peintures. Chaque toile n'aura qu'un seul point de départ, et ne renverra en ce sens qu'à un seul livre. L'ensemble formera un corpus d'images peintes.

En fait, je me rends compte que le principal problème quant à la compréhension d'un travail est un problème d'effort. En ce sens, j'ai toujours essayé de produire un travail qui ait, à priori, l'air simple et facile d'accès de manière à attirer le spectateur «lambda». Ce n'est que dans un deuxième temps que le travail peut potentiellement se déployer dans toute sa complexité; lorsque le spectateur franchit le pas «séduction» et s'intéresse à la précision du travail, aux choix qui forment l'image, le texte ou l'installation, au «pourquoi» de cette création. Cette nouvelle série joue avec cela, dans le sens où les images peintes seront plus «simples» que mes précédents collages, mais plus précises et complexes quant à leur référent initial.

 

RB :: Ça me fait penser à un texte de Yannick Rumpala, dans lequel il écrit que le monde contemporain a enregistré des évolutions d'une telle force qu'elles tendent souvent à produire un sentiment d'impuissance lorsqu'il s'agit d'essayer d'en maîtriser les effets problématiques. Il enchaine en disant que pour ne pas être condamné à la démission et à l'observation passive, il faut chercher à construire de nouvelles capacités, des capacités plus adaptées.

Les artistes conceptuels de l'époque pensaient qu'en s'interrogeant lui-même, l'art interrogeait son contexte, que ce que l'on teste ou ce que l'on invente dans l'art peut contaminer le reste du monde.

En alliant les deux propositions, on peut voir ton travail comme une manière d'apprendre à s'en sortir.

RB :: Quand je travaillais sur le texte de Loops, je m'étais demandé si la copie contient en elle tous les «originaux» qui la précèdent et/ou si l'original contient déjà toutes les copies? [C'était la minute philo CCC, merci de nous avoir suivi] Non, plus sérieusement, ça nous amène forcément à la question de l'appropriation culturelle qui est un débat récurent depuis quelque temps. Ici à Genève, c'est Fred Post qui a été au cœur de la polémique avec ses néons à la gare. (Pinta Cura pour Geneva Lux 2.12.16-31.1.17) Mais il en est question partout, il n'y a qu'à voir le nombre de commentaires sur ce poste Facebook.

Qu'est-ce que tu en penses toi?

YM :: Oulala. Je pense que c'est du bullshit, je suis contre la propriété et favorable au vol.

YM :: Je pense que les débats d'aujourd'hui autour de l'appropriation culturelle sont du bullshit. Fred Post a été au centre de la polémique parce qu'il a osé s'approprier «une image» qui ne lui «appartient pas». C'est absurde, à qui appartiennent les «images»? Les «cultures» sont-elles exclusives?

J'ai aussi eu ce problème une fois avec une peinture. J'avais peint un slogan de Crass, le groupe d'anarcho-punk. Vincent de Roguin a pris rendez-vous avec moi pour venir me dire que cela le gênait, que je n'avais pas le droit de puiser comme ça dans le répertoire punk. J'ai dû me défendre en lui expliquant que Crass avait vendu leurs slogans à Urban Outfitter, une marque d'habits. Je pensais sincèrement être ainsi sauvé, mais il était déjà au courant... Donc j'ai ajouté qu'une partie de ma propre culture était issue de ce mouvement. Rien à faire... Il y a des choses qu'on sacralise...

Je comprends le problème, par contre il y a une partie du débat avec lequel je ne peux pas être d'accord. Cette partie, c'est les  bobo-gauchistes inconséquents qui se veulent politiquement corrects et qui sont si superficiels. Ce n'est pas  mal de luter contre la «normalisation», l'anéantissement des différentes «cultures»... Mais le problème est que cela sacralise des cultures de par le simple fait qu'elles soient «exploitées», «dominées», «assimilées». En faisant cela, ils acceptent également cette exploitation, en projetant et en empêchant ces cultures de sortir de leur rôle de dominé. De plus cela les rend inaccessibles, intouchables, figées... Cela nous cloisonne dans des rôles prédéfinis, et empêche toute porosité. Chacun son rôle, et ainsi pas de débordements.

De manière un peu décalée, cela me fait penser au mouvement «antideutsch», des jeunes antifas allemands qui culpabilisent tellement par rapport à la shoah (qu'ils n'ont même pas vécue), qu'ils ont décidé de soutenir le gouvernement Israélien «en guise d'excuses»... Mais il n'y a pas que les pro-palestiniens et les pro-israeliens. Il y a aussi les contres, par exemple les «anarchists against the wall» qui viennent des/et sont contre les deux camps... J'aspire plutôt à ce genre de logiques, une logique où l'on ouvre des possibles, plutôt que d'accepter des rôles qui nous sont donnés d'avance.

Tu en penses quoi toi?

 

RB :: Bullshit aussi. :-)

Pour moi, clairement, la contamination et les mélanges de cultures sont inconditionnellement bénéfiques. Et pour que ça se passe, il faut qu'il y ait des emprunts dans tous les sens. (Je sais que le <-- sens --> dans lequel l'emprunt se fait est à la base du problème, j'y viens justement). Je ne crois pas que ce genre de pratique invisibilise la culture «empruntée» comme le dit l'un des commentaires dans le post FB.

Si la question est de savoir si on a le droit d'emprunter n'importe quel signe à n'importe qui alors oui! Et plutôt deux fois qu'une. Comme toi, je suis contre la propriété intellectuelle d'ailleurs tous les livres de Clinamen sont disponibles en pdf sur internet.

 

En fait, je crois qu'on assiste surtout à un faux débat, un peu comme un débat de 4h du mat' où les participants bourrés ne parlent pas du tout de la même chose à la base. Ça donne forcément une polémique mais ça ne fait pas avancer le problème.

Les dreadlocks pastel ont tendance à me saouler comme le look punk-chic pour bonnasses superficielles dans Vice. Pourtant, ce que je trouve triste dans ces deux exemples n'a pas grand-chose à voir avec l'appropriation en soi. Ce qui est problématique, c'est que ces éléments, ces signes, dans leur contexte d'origine étaient incarnés et porteurs de sens, d'une certaine signification, d'une histoire, etc. Réutilisés par Vice ou Maniak, ils ne sont plus que des enveloppes vides, des subjectivités neutres, consommables et prêtes à porter.

Dans le livre You Are Here, Art after the Internet (ed. Omar Kholeif) que je lis en ce moment, les auteurs s'intéressent entre autres à l'appropriation de l'esthétique internet par l'art contemporain. Jesse Darling dit ceci: in order to preserve the affect or “aliveness” of works, object or signifiers torn from their native environment and placed in a gallery, there must first be a full acknowledgment of the historicity  and wholeness of the original context.

Un artiste qui reprend une esthétique ou un signe ou une image entière l'incarne dans un nouveau contexte, il augmente ses significations et son histoire. C'est très différent que ce que font Vice ou Maniak.

 

La seconde partie du problème pour moi revient à tes bobo-gauchistes. Ils tiennent à être politiquement correct en dénonçant l'appropriation culturelle mais par contre ils vont le faire à travers Facebook qui met en péril la liberté d'internet, sur leur smartphone qui exploite réellement l'Afrique, en portant des Nike qui exploitent réellement l'Asie et en mangeant des avocats qui font crever de faim la moitié de l'Amérique du Sud. C'est une sorte d'indignation de tout confort et de tout repos. Si on voulait réellement arrêter de détruire les autres cultures, il y aurait d'autres questions plus radicales à se poser.

 

YM :: Je suis complètement d'accord avec toi. Il faudrait se poser de meilleures questions. Du moins il faudrait essayer de voir plus large. Le problème c'est que, comme tu le dis, ces problématiques remettent en question nos modes de vie, notre culture... Elles sont donc beaucoup plus compliquées à appréhender. Elles demandent également plus qu'un regard sur un problème. Elles demandent un intérêt dans des structures, des relations, qui à priori ne sont pas visibles.

Ce qui nous fait généralement penser qu'on n'y peut rien. On n'y peut rien si Nike exploite l'Asie. D'ailleurs Addidas & co font pareil... C'est à moitié vrai, à mon avis. Je pense que notre principal problème est lié à nos modes de consommation (d'ailleurs l'appropriation culturelle en est une forme sous-jacente, tout comme les avocats, le quinoa, la gestion de nos déchets, etc...). Aussi on devrait peut-être écouter Coluche et sincèrement commencer à y réfléchir: Quand on pense qu'il suffirait que les gens n'achètent pas pour que ça ne se vende plus!

 

RB :: J'adore cette phrase de Coluche, elle est tellement simple et tellement vraie. Je viens de terminer un schéma qui résume le denier épisode de la série d'Arte sur le capitalisme. Le documentaire s'intéresse à la pensée de Karl Polanyi, un économiste qui voulait remettre «la société» au centre de la pensée économique. Il y a un moment où le narrateur dit que la vie économique a été déconnectée de la vie sociale et que, depuis, c'est la première qui dirige la seconde. Je pense que d'accepter que tu pourrais simplement ne pas acheter une chose pour que la stratégie de l'entreprise qui la vend change, c'est extrêmement difficile parce que ça induit une responsabilité directe qui demande beaucoup plus d'effort que d'aller voter. Il est plus simple de penser que la solution passe par la politique – quand bien même on se rend compte que les élus démocratiques ne font pas le poids face aux indicateurs des marchés.

RB :: Plus que ce qu'on a le droit de faire ou pas, il y a ce qu'on pourrait faire, ce qui nous intéresserait de faire, ce que nous allons faire plus tard avec ce qu'on commence aujourd'hui. Bourriaud, dans Radicant (Paris : Denoël, 2009) appelle à des pratiques artistiques novatrices dont les paramètres intégreraient les modes de penser et de faire au Nunavut, à Lagos ou en Bulgarie. Il s'interroge sur la première culture véritablement mondiale qui n'aurait rien à voir avec la globalisation de MTV. Pierre Lévy, repris par Henry Jenkins, se demande quelles pratiques artistiques se développeraient à l'heure de l'intelligence collective, des communautés de savoirs en lignes et des cultures participatives. Tu t'es déjà posé la question?

 

YM :: Pour être honnête, non pas vraiment, je crois que nous en sommes très loin. Par contre j'essaie, et c'est une partie intégrante de mon travail, de contextualiser mes pièces lors des expositions. Je crois qu'il faut prendre en compte le public à qui l'on s'adresse, et ce n'est pas la même chose dans un offspace que dans une galerie, du coup les pièces ne sont pas exactement les mêmes. A plus petite échelle, ce n'est pas la même chose dans un offspace à Lausanne ou à Genève... Ce n'est pas non plus la même chose en Asie qu'en Europe, et je ne veux pas me mentir, mon travail ne fonctionnerait pas très bien là bas...

 

RB :: Est-ce que ça veut dire que tu crois qu'on ne peut pas s'adresser à tout le monde? Je me pose souvent la question. Du fait des connaissances culturelles qu'il faut pour décoder les signes, c'est vrai que ton travail ne peut être compris qu'au sein d'une société qui connait la société du spectacle, le capitalisme, etc...

 

YM :: Oui, c'est à peu près ça, je crois que l'on peut s'adresser à tout le monde, mais qu'il n'y a pas de sens univoque, universel. Il n'y a pas une réalité, mais plusieurs. Un élément sera interprété, reçu, différemment selon la personne en face. Son âge, son sexe, ses origines, son humeur du moment, etc, tout cela influe. Je penses qu'il y a une bonne raison au fait que le Coca n'ai pas exactement le même goût suivant les régions ou il est vendu.

YM :: J'adore vraiment tes schémas, comme d'hab! Je pourrais y ajouter que quand le travail devient une marchandise, on l'appelle emploi et que quand la terre le devient, on l'appelle ressource. Cela m'évoque deux choses: le petit livre de Bernard Stiegler L'emploi est mort, vive le travail; et un bout d'une conférence de Frank Lepage où il parle de la confiscation des mots. Il évoque le fait qu'on ne parle plus d'«exploités» pour désigner les pauvres –ce qui induirait que l'on puisse chercher qui sont les exploiteurs– mais de «défavorisés», ce qui induit qu'ils n'ont simplement «pas eu de chance»... Je pense que ce genre de stratégies, issues des meilleurs marketeurs du siècle, est notre principale source de problèmes quand l'on tente de penser nos sociétés, nos systèmes... Comment penser quelque chose quand on a enlevé des mots, des habitudes, des réflexes, qui nous permettaient de le faire...?

 

RB :: Effectivement, sans les mots adéquats on ne peut pas penser sa propre condition ni le monde autour de nous. C'est une arme/stratégie qui existe depuis longtemps et beaucoup de gens s'y sont intéressé. Pourtant, je crois que les seuls qui aient vraiment réussi à donner une visibilité au problème, jusqu'ici, sont les auteurs de science-fiction.

Ce qui est intéressant aussi par rapport à la question d'avant, c'est que dans les deux cas, on ne parle pas de complot ou de forces obscures. Qu'il s'agisse de la disparition des mots ou de l’anéantissement des cultures par le capitalisme, toutes les informations sont là, à la vue et à la portée de tous. Cet été, tu m'as prêté un autre livre qui traite du sujet. Le titre m'avait immédiatement interpellée: Confiscation des mots, des images et du temps, un ouvrage de Marie José Mondzain. C'est un livre qui t'as spécialement touché je crois?

 

YM :: Oui ce livre m'a pas mal touché. Et ce pour des raisons assez personnelles. Le mot «radicalité» est un mot qui m'entoure depuis très longtemps. Que ce soit dans le milieu squat ou dans l'art, ce mot est récurrent dans les discours de mes amis. Je pense que ce livre est un bel exemple quasiment en live de la transformation du sens d'un mot. Cela m'a également touché car, sans les soutenir, je peux facilement comprendre les jeunes terroristes d'aujourd'hui qui ne trouvent d'autre solution que de devenir des soldats du Jihad. Du moins je crois comprendre le désespoir relatif au (manque de) sens de nos vies et je pense que c'est de cela même dont nous parlons en ce moment. Toutes les infos sont là, comme tu le dis, et pourtant nous avons l'impression de n'avoir aucune option viable, valable. Certains font le Jihad, d'autres deviennent des militants d'extrême droite ou encore des consommateurs assidus, des artistes, etc... J'aimerais citer un court texte publié dans Les nouvelles mythologies: Le wifi de Alain Mabanckou. Je pense que ce qui nous manque pour trouver d'autres voies, pour trouver du sens, est de développer une capacité à relier les informations entre elles. Réussir à retrouver le fil qui alimentait le téléphone autrefois, le fil de la pensée. Démystifier les informations et ne plus voir le tout comme une espèce de tour de magie face auquel nous sommes incapables/impuissants, mais plutôt comme un système. Ce qui est bien avec un système c'est que c'est quelque chose d'intelligible, que tu peux étudier et que tu peux modifier, ou contre lequel tu peux lutter.